Le piano de La Baronnière a été restauré en 2018.

La Baronnière retrouve son piano

Il est là, trônant dans le grand salon. À nouveau. Élégant et imposant. Le Erard est revenu à La Baronnière après cinq mois de restauration. Quelques notes et le château reprend vie. Quelques notes après 80 ans de silence.

Le piano de La Baronnière est sorti des ateliers Erard en mars 1865, sous la direction du chef d’atelier Decker. À cette époque, la grande majorité des instruments Erard étaient fabriqués au 110-112 rue de Flandre, à Paris, tandis que les magasins de vente étaient situés rue du Mail. Dans le registre de fabrication du facteur, il est indiqué qu’il s’agit d’un « piano à queue 7 octaves n°1 ». Dans ce livre, le rédacteur précise que c’est un petit modèle, « vraisemblablement pour éviter une confusion possible, la numérotation des modèles Erard ayant changé quelques temps auparavant, le n°2 étant devenu le n°1 », nous explique le conservateur du Musée de la musique à Paris. Ce demi-queue (2,12 m) a été acquis, le 3 mai 1865, par le marchand de pianos Dominique Lété, installé rue Crébillon à Nantes, pour 2.100 francs.

Le piano de Marie Say

Quand entre-t-il dans la famille Arnous Rivière ? Cette année-là, Ernest Arnous Rivière épouse Marie Say, une jeune héritière de 19 ans, petite-fille de Louis Say, fondateur des raffineries de sucre Say et petite-nièce de l’économiste Jean-Baptiste Say. Selon son arrière-petite-fille, Elisabeth de Bodard (6e génération des Arnous Rivière à La Baronnière), c’est bien Marie qui a acheté le piano, ce qui semble logique puisque la vente de l’instrument par Lété « n’a pu avoir lieu qu’au plus tard en 1871, année du décès du marchand, la maison est ensuite reprise par son neveu Didion », indique Jean-Marc Stussi, qui a mené plusieurs recherches personnelles sur les facteurs de pianos de Nancy, de Nantes et du Mans. À cette époque, Marie a 25 ans. Jusqu’à sa mort à 31 ans, en mars 1878, elle vit entre Nantes et le château de La Baronnière. A-t-elle installé le piano à La Baronnière ? Ou voyageait-il entre Nantes et La Baronnière ? On l’ignore, mais « elle a beaucoup joué dessus », assure Elisabeth.

Il était déjà désaccordé dans les années 1940… Petit à petit, la table d’harmonie avait disparu sous la poussière et subi plusieurs fuites d’eau, le meuble en bois palissandre avait perdu de sa splendeur, les têtes de marteaux rabotées par le temps s’étaient tues et les ivoires s’étaient cassés. On les avait précieusement gardés dans une petite enveloppe. En attendant le grand jour.

« Il avait bien joué »

En février 2018, le piano est parti à l’atelier de Jérôme Vauloup, à La Chevrolière, en Loire-Atlantique. « Il était fatigué, très usé, il avait bien joué, confirme le restaurateur, mais il était plutôt en bon état de conservation. » Le Erard est resté cinq mois dans son atelier. Au total, Jérôme Vauloup lui a consacré deux mois et demi de travail. « Ce sont plein de petites choses, mais multipliées par 85, donc ça prend du temps », raconte celui qui répare un piano par an en moyenne en dehors de ses activités d’accordeur. Il a d’abord fallu démonter l’instrument, la mécanique, les cordes et les chevilles. Puis, réparer la table d’harmonie en épicéa – légèrement fendue sur les aigus – la poncer et la vernir. C’est en la ponçant que Jérôme Vauloup a redécouvert la plaque portant la marque du fabriquant : « Par brevet d’invention. Erard à Paris. »

La mécanique

Il a fallu refaire les puits d’étouffoirs, ces passages des tiges qui permettent d’étouffer les cordes. Les garnitures en Casimir (tissu de lainage assez léger) étaient rongées par les mites et les étouffoirs n’était plus suffisamment guidés. Les marteaux ont été refeutrés à l’identique par un artisan (« Je crois qu’il est le dernier à faire cela en France ») avec le feutre Erard de l’époque. Les touches en ivoire ont toutes été replacées. Étrange : « Je ne suis pas sûr qu’elles proviennent toutes de ce piano, confie Jérôme Vauloup, car les épaisseurs étaient différentes entre l’avant et l’arrière. » Il a donc poncé le clavier « pour arriver sur la partie arrière qui était d’origine ».

Il manquait aussi plusieurs petits taquets pour l’échappement, qu’il a fallu re-fabriquer. Mangé par les mites lui aussi, le feutre sous les cordes au niveau des chevilles, a été remplacé par un beau feutre rouge. Une seule différence notable par rapport au piano d’origine : le cadre en acier qui sert de renfort à la table d’harmonie, rouge bordeaux à l’origine, a été repeint en doré (vieil or) après avoir été décapé. « J’ai laissé la couleur d’origine en dessous si vous voulez la retrouver un jour », précise Jérôme Vauloup.

Le cordier

Les quelques 240 cordes ont toutes été changées. Les cordes de basses, avec un surfilage en cuivre, ont été fabriquées par l’un des derniers fileurs de cordes en France. Le restaurateur a préféré des cordes Paulello à celles en acier Röslau car ces dernières, utilisées aujourd’hui, donnent un timbre assez brillant, trop moderne. Les cordes Paulello, elles, sont beaucoup plus riches en acier carbone, plus mou : « Le timbre est plus mat et se rapproche, à mon avis, de la sonorité qui devait exister en 1880 ».

C’est le cordier qui a pris le plus de temps à Jérôme Vauloup, « parce qu’il faut mettre en résonance des cordes pour avoir l’allongement suffisant », explique-t-il. « Il faut tirer la corde très souvent : avant de livrer le piano, on doit faire entre 10 et 15 accords », précise l’accordeur.

Préserver ce qui est d’origine

Enfin, le beau meuble en palissandre a été nettoyé. « Le piano doit être assez proche de ce qu’il était au départ, confie, satisfait, Jérôme Vauloup. Quand je parle d’une restauration, c’est qu’on ne change pas tout ce qu’il y a. On change ce qui est usé. Au niveau mécanique, plein de choses sont restées d’origine, comme ces nombreux tampons que je n’ai pas touchés parce qu’ils étaient en bon état. » Le piano est revenu le 30 juin à La Baronnière. Il y a eu beaucoup d’émotion et d’yeux mouillés ce jour-là et les jours suivants. Jérôme Vauloup repassera en septembre pour l’accorder une première fois. « Au départ, le piano va se désaccorder assez vite, prévient-il. Il va prendre de nouvelles conditions. Pendant deux-trois ans, il va avoir de la peine à tenir son diapason, puis il va s’habituer aux conditions. »

Réparer un ancien piano aujourd’hui devient difficile. Le métier se fait rare. Dans les années 80, le père de Jérôme Vauloup employait deux à trois salariés dans son magasin de piano. Jérôme a grandi dans cet univers, mais il est devenu informaticien. Quand l’heure de la retraite a sonné pour son père, Jérôme a repris son activité d’accord de piano avec son frère. Aujourd’hui, il travaille seul et forme des étrangers à la restauration de piano. « Est-ce que le métier va perdurer d’ici 10 ans ?, s’interroge Jérôme Vauloup. Je ne suis pas sûr. On a de grosses difficultés aujourd’hui à trouver des pièces détachées. Il n’y a plus assez de volume donc les distributeurs arrêtent. » Surtout pour un piano comme celui de La Baronnière, « qui n’a plus rien de standard » et pour lequel, « il faut désormais fabriquer soi-même certaines pièces ».